Anne Lenart, en première ligne à la Maison de santé protestante de Nîmes

Anne Lenart est directrice générale de la Maison de santé protestante de Nîmes, dans le Gard, depuis juin 2019. Cette association reconnue d’utilité publique depuis 1872 prend soin de personnes âgées dont certaines handicapées, isolées et/ou précaires. Elle compte 3 Ehpad, une «résidence autonomie» de 128 appartements, un accueil de jour et deux «maisons en partage» – dispositif d’habitat social inclusif. Ses quelque 200 salariés accompagnent 450 personnes âgées. La pandémie de Covid-19 a bousculé les conditions de travail et de vie.

Missions
Formation
Impact de l’épidémie
Zones de confinement
Équipement
Solidarité
Alumni Sciences Po
A domicile ?

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Quelles sont tes missions en tant que directrice générale ?
Je définis et je mets en place la stratégie de développement de l’association, dans le respect des objectifs fixés par le conseil d’administration et en lien avec les besoins du territoire. Je pilote la conduite des établissements sur les plans humains, opérationnels, techniques et financiers. J’anime le comité de direction. Je veille à la satisfaction des bénéficiaires et de leurs proches. J’assure une veille permanente pour identifier les besoins et les attentes émergentes, proposer et mettre en œuvre les projets qui y répondent. Enfin, je représente l’association.

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En quoi ta formation initiale (DESS de finances d’entreprise et marché internationaux de capitaux de Sciences Po obtenu en 1989) t’est-elle utile dans ton métier ?
Elle a été complétée par un master 2 de politiques gérontologiques et gestion des Ehpad en formation continue, obtenu en 2012. Ma formation me permet de prendre de la hauteur et de construire une vision pour adapter notre offre d’accompagnement aux besoins individuels et sociétaux qui s’inscrivent dans les politiques publiques et territoriales ou qui les interrogent. Elle facilite le questionnement éthique qui nécessite de confronter les préoccupations individuelles des bénéficiaires et de leurs proches, celles de la société, les opportunités et les limites médicales, les aspects réglementaires, financiers, techniques. La crise du Covid-19 en est une illustration.
Mes missions nécessitent une bonne dose de dynamisme, d’esprit positif, d’empathie, de conduite d’équipes, de sens de l’organisation et de sens de la communication.

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Quel est l’impact de l’épidémie sur le quotidien?
L’épidémie a profondément modifié notre quotidien, celui des bénéficiaires et de leurs proches. Nous sommes épargnés aujourd’hui par la violence de la crise, mais nous sommes dans l’anticipation. Toutes les mesures que nous avons mises en place sont peu à peu imposées, recommandées et confirmées par les autorités. Nous sommes très attentifs aux drames qu’ont connus des Ehpad touchées par le Covid-19. Nous partageons la peine des familles et le deuil des professionnels de ces établissements.

Depuis le 11 mars, nos établissements sont fermés aux visiteurs : proches, bénévoles, pasteur, prêtre, personnels libéraux paramédicaux (kinésithérapeutes, orthophonistes, podologues etc.), autres personnels libéraux (coiffeur, esthéticienne etc.), associations spécialisées (gymnastique douce, art thérapie, musicothérapie etc.).

“La seule exception aux visites est celles de proches de personnes en fin de vie”

Par ailleurs, les résidents des Ehpad, des résidences autonomie et les locataires des maisons en partage qui avaient leurs habitudes à l’extérieur ne sortent plus. La perte du lien direct entre les bénéficiaires et leurs proches est douloureuse de part et d’autre. Nous essayons de maintenir le contact le mieux possible grâce aux animateurs, maîtresses de maisons et personnels paramédicaux salariés (psychologues, psychomotriciens, ergothérapeutes, kinésithérapeutes etc.). Ils facilitent les échanges en programmant avec les familles des rendez-vous téléphoniques ou visios. Mais, bien sûr, le temps manque, tout comme le matériel : tablettes, portables, ordinateurs.
La seule exception aux visites est celles de proches de personnes en fin de vie. Ils sont alors accueillis par une infirmière qui procède à un questionnement médical et à la prise de température. Ils se désinfectent les mains puis mettent les équipements de sécurité (masque, surblouse, sur-chaussures etc.). Ils sont accompagnés dans la chambre de leur parent sur un circuit qui permet de ne rencontrer aucun résident, ni salarié. Puis ils sont raccompagnés de la même façon.

Anne Lenard et des membres de son équipe.

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Certaines personnes sont-elles confinées au sein des établissements ?
Nous avons bouleversé nos organisations pour créer, à titre préventif, des zones de confinement en Ehpad. Il s’agit de limiter le plus possible la circulation entre les zones définies. Les résidents restent dans leur zone et sont accompagnés par des salariés affectés exclusivement à cette zone. A l’intérieur de ces zones, les résidents prennent leur repas en chambre. Les résidents peuvent se rendre aux activités qui ont lieu sur leur zone. Ils sont alors par petits groupes et gardent une distance de plus d’un mètre entre eux. Lorsque nous avons eu des suspicions (aujourd’hui levées) les résidents ont été totalement confinés en chambre. La plupart des zones ont un espace extérieur (terrasses, jardin), ce qui permet quelques sorties extérieures. Dans les autres cas, lorsque c’est nécessaire, les résidents sont masqués et accompagnés individuellement à l’extérieur de façon très encadrée.

Dans les résidences autonomie, les espaces communs ont été fermés (restaurants, salles d’activités). Des services sont proposés pour y suppléer, comme des portages de repas ou un service de commandes pour les courses. Il en est de même pour les espaces communs des maisons en partage qui ne sont plus accessibles aux proches. Les locataires qui y passent doivent être masqués. Les repas conviviaux sont suspendus. Ces bouleversements génèrent une perte de repère pour les résidents et pour les équipes, même si de nouveaux repères se créent peu à peu.
Pour les résidents et les locataires, la perte de repère est complexe, la routine est souvent une alliée, en particulier pour les personnes qui ont des troubles cognitifs, mais le temps nous aide. La première semaine a été complexe et a généré du cafouillage, mais le système se rode. Cela va de mieux en mieux. L’ambiance est différente mais sereine.

Pour les personnes handicapées, plus jeunes et plus actives, le confinement est une épreuve souvent pas ou mal comprise. Nous tentons de l’atténuer en organisant des sorties très encadrées mais régulières dans la cour. Les équipes ont aussi vécu de forts bouleversements, puisqu’en un temps record, nous avons modifié les affectations, les plannings, et les fonctionnements de plus de 220 personnes. Ces changements ont été co-construits dans le calme et la sérénité avec une dynamique d’équipe extraordinaire.

Nous avons également anticipé la création de zones Covid-19, séparées des autres zones et en capacité d’accueillir des résidents positifs en Ehpad. Dans ces zones, seront présents des personnels aides-soignants dédiés. Nous avons fait un appel à volontaires. Nous avons suffisamment de candidats dont nous saluons le dévouement et le professionnalisme.
En résidence autonomie et en maison en partage, nous avons anticipé la survenue d’un éventuel premier cas, en prévoyant le recours à l’hospitalisation à domicile, et la mise en œuvre de circuits spécifiques de circulation pour « isoler » un éventuel cas suspect.

Des membres de l’équipe de la Maison de santé protestante.

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Avez-vous tout l’équipement nécessaire ?
Nous avons 3 tests par établissement qui nous permettront de tester les cas suspects si besoin. Pour les salariés, après un démarrage difficile, les personnes «en suspicion» peuvent se faire tester. Nous attendons les tests de dépistage à grande échelle afin de pouvoir tester nos équipes, ce qui reste le seul moyen pour que le virus ne rentre pas.

Depuis le début de la crise, nous relançons sans relâche nos fournisseurs, mais également nos fédérations et les pouvoirs publics afin de disposer des EPI (équipements de protection individuelle). C’est une part importante de la gestion de la crise, du temps et du système D.

Aujourd’hui, nous disposons de masques chirurgicaux pour les personnes en forte proximité avec les résidents des Ehpad, mais en quantité limitée (2 masques par jour et par salarié de proximité). Nous n’avons pas reçu de masques FFP2. Nous recevons une dotation une fois par semaine que nous mettons sous clef.
La distribution de ces masques est très encadrée : ils sont distribués individuellement aux salariés après leur prise de température du matin et le questionnaire médical effectués par l’infirmière.

Nous n’avons reçu aucune dotation d’équipements de protection individuelle pour les résidences autonomie et les maisons en partage.

“Nous allons manquer de tissus, de fils ! Nous repartons en système D!”

Depuis début mars, nous avons lancé une fabrication de masques en tissu sur la base du patron de l’hôpital de Grenoble. Ils sont destinés aux personnels qui ne sont pas à proximité immédiate des résidents, et aux résidents, lors de soins rapprochés, afin d’obtenir une double protection.
Une solidarité incroyable s’est mise en place pour nous doter le plus vite possible et en quantité suffisante de ces masques. Les locataires d’une des maisons en partage se sont mis à la couture. Ils ont entre 60 et 90 ans ! Une communauté de sœurs nous prête main-forte et fabrique à grande échelle. Les salariés, leurs proches, leurs parents, les bénévoles s’y mettent aussi ! Nous aurons bientôt un stock suffisant, mais nous sommes aussi en difficulté d’approvisionnement sur les surblouses. Les couturiers n’auront pas de répit. Nous allons manquer de tissus, fils ! Nous repartons en système D!

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D’autres formes de solidarité se sont-elles mises en place ?
Oui, de différentes façons :
– Par une implication très forte de bénévoles nombreux et organisés qui proposent des conversations téléphoniques à nos résidents.
– Par une implication d’associations et de fondations à l’image de l’association I2ml (Institut méditerranéen des métiers de la longévité) et de la Fondation des Hôpitaux de France qui lancent des collectes pour mettre à disposition de nos résidents des tablettes.
Deux à trois fois par semaine, un mail contenant des informations et des photos de la vie au sein de l’Ehpad est transmis aux proches. Cette semaine, nous lançons une plateforme d’échanges destinée aux résidents et à leurs proches. Les résidents les plus affectées par la perte du lien direct sont identifiés par les équipes et pris en charges par la psychologue, l’animatrice et les personnels paramédicaux.

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En quoi les alumni de Sciences Po pourraient-ils être utiles ?

Les Sciences Po peuvent nous aider. Ce qui est à mon sens l’essentiel aujourd’hui est de relayer, créer du débat, soutenir les initiatives des secteurs “personnes âgées et handicapées”.
Nous avons besoin du regard des intellectuels, des communicants, des politiques, des médecins, des sociologues, des économistes etc. pour nous donner les moyens de développer les nouvelles modalités de prises en charge que nous lançons sous des modes expérimentaux, comprendre nos fonctionnements actuels avec leurs atouts et leurs limites sous un angle qui n’est pas celui de l’évènementiel, porter la loi grand âge car nous savons tous que le soufflé retombe lorsque les crises passent…

Prise de température.

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Est-il sage de laisser les personnes âgées dans des établissements spécialisés étant donné les risques de contagion ?
Il est difficile de répondre à la question en ces termes car les établissements accueillent aujourd’hui des personnes qui ne peuvent pas vivre ailleurs. Dans la grande majorité des cas, les proches ont fait tout ce qu’ils ont pu, allant parfois bien au-delà de leurs limites, mais l’accompagnement à domicile n’est plus possible et l’entrée en Ehpad devient la meilleure solution. Elle apporte des bénéfices. Souvent, au bout de quelques mois de vie dans les établissements, les personnes vont mieux et l’aidant retrouve sa place. Nous réfléchissons (comme d’autres) à des modes alternatifs. C’est ainsi que nous avons déposé un dossier d’accompagnement renforcé à domicile pour permettre aux personnes qui le souhaitent d’avoir une alternative à l’Ehpad. Il s’agit de proposer au domicile des personnes âgées les expertises existantes en Ehpad pour proposer, «chez soi», la même qualité d’accompagnement. Ces expertises concernent :
– La coordination médicale, paramédicale et administrative ;
– La mise en œuvre de programmes de préventions ;
– Le développement des offres de vie sociale ;
– L’amélioration de la couverture médicale ;
– L’adaptation de l’habitat.

“Le modèle Ehpad n’est pas celui qui est attendu par les Français, mais la France ne s’est pas emparée du sujet”

C’est une réponse à un appel à projet de l’ARS, nous attendons les résultats.
Aujourd’hui, le modèle Ehpad n’est pas celui qui est attendu par les Français, mais la France ne s’est pas emparée du sujet, remettant sans cesse à plus tard la loi grand âge, annoncée en 2018, plusieurs fois reportée, et tant attendue des professionnels. Le vieillissement n’est pas une priorité. Nous ne l’attendons pas pour agir, en proposant des dispositifs innovants en lien avec nos ARS et nos conseils départementaux.
La canicule avait fait bouger les lignes, le Covid-19 le fera aussi probablement, tristement, trop tard.

Propos recueillis le 6 avril 2020 par Françoise Bougenot

Le stock de masques sera bientôt suffisant, mais pas celui de surblouses.